•  

    Au loin, le soleil couchant couvrait la mer de rouge. La nuit approchait. Le papa avait dressé la table sur la véranda, avec deux chaises, des assiettes et des couverts. La température s’y prêtait.

     

    — Viens, ma chérie !

     

    Caroline sortit de la chambre et sourit en voyant le décor.

     

    — Ah, voilà une chose qui me manque : manger dehors, sous les étoiles. En France, je ne peux pas le faire. Le climat n’est pas le même.

     

    Elle prit place sur une chaise. Le papa s’installa en face. Ils saisirent les fourchettes et entamèrent le repas. Caroline ne pouvait s’empêcher de penser au nombre de fois où, petite fille, elle avait ainsi dîné sur la véranda. Ce fut pourtant le papa qui prit la parole le premier.

     

    — Ma chérie, ça fait plaisir de voir que tu n’as pas perdu ton appétit ! Avant, j’aimais bien te regarder, avec tes petites joues rondes, en train de dévorer le poisson grillé. Maintenant, dis-moi : où en es-tu ? Tes messages étaient un peu succincts.

     

    — Je fais ma dernière année, expliqua-t-elle. J’ai eu le BTS, puis le bachelor. Là, je vais passer le master et mon cursus sera complet. Pour l’avenir, j’ai déjà des contacts avec des entreprises, et Benoît a déjà commencé à monter sa propre boîte.

     

    Le papa la fixa un moment. La lueur qui brillait dans ses yeux, c’était de la fierté, à l’état pur.

     

    — Ma chérie, je suis si content pour toi. Quelle satisfaction ! Ah, je me rappelle encore du jour où je t’ai emmenée à l’école maternelle. Le cartable était plus grand que toi ! Tu faisais presque pitié. Je te réconfortais de mon mieux. Et aujourd’hui… Ma Caroline chérie va sortir d’une grande école, avec un diplôme prestigieux. J’éprouve plus que de la joie. Bravo, ma chérie !

     

    Il respirait la sincérité. Pourtant, Caroline sembla paradoxalement embarrassée.

     

    — Papa, tu ne m’en veux plus, j’espère ?

     

    — Pourquoi t’en voudrais-je ?

     

    — Voyons, j’ai refusé d’entrer à l’école de cinéma.

     

    — Non, c’est oublié. Je suis heureux pour toi.

     

    — Mais je sais que c’était le rêve de ta vie : me voir travailler dans le cinéma. Tu as passé des années à me préparer, tu avais déjà le dossier d’inscription sur la table, tu t’en faisais une fête. Puis je t’ai dit que je refusais, et que je préférais retourner en France pour entrer dans une école de communication et de gestion. J’ai bien vu ta déception, ta tristesse. Je me sentais si coupable que j’ai bien failli changer d’avis. Je t’ai fait du mal, n’est-ce pas ?

     

    — Toi ? Ma Caroline chérie, tu es la plus belle chose de ma vie. Jamais tu ne me feras du mal. Tout ce qui vient de ta personne est merveilleux. Oui, je rêvais, je rêvais tant, de te voir à l’école de cinéma. Je t’y voyais déjà. Tu as préféré une autre voie. Je l’accepte, d’autant que ça se passe bien pour toi. Au fait, ta vie à Paris ? Tu ne manques de rien ?

     

    — Non, tout est génial. Fini l’appartement une-pièce où j’ai croupi aussi longtemps. Je vis avec Benoît. Nous cherchons une maison en banlieue, un cinq-pièces, assez vaste pour nous accueillir.

     

    — Un cinq-pièces ? Alors, vous préparez le mariage ? Vous y pensez ?

     

    — Oui, nous y pensons. Mais Benoît m’a expliqué que je devais d’abord finir ma dernière année d’études, pour ne pas me disperser. Ensuite, nous fixerons une date.

     

    — Ah, ma fille en robe blanche ! J’ai hâte d’y être !

     

    — Ce n’est qu’un projet ! s’esclaffa-t-elle. Tout peut encore tomber à l’eau.

     

    — Finalement, j’ai bien fait de t’écrire : j’ignorais tout ça.

     

    — Je voulais justement te demander : papa, pourquoi m’as-tu demandé de venir ? J’en suis enchantée, mais tu avais quelque chose à me dire ? Quelque chose que tu ne pouvais pas me transmettre dans un simple message ?

     

    — Attends un instant.

     

    Il se leva pour aller prendre une assiette dans la cuisine, emplie de biscuits au chocolat. Il la ramena et la posa sur la table, avant de se rasseoir. Il demeura silencieux un long moment. Visiblement, il réfléchissait. Enfin, il parla.

     

    — Oui, j’ai quelque chose à te dire. Important et capital. Ma chérie, je suis vieux. Tu l’as remarqué par toi-même en arrivant : mon visage, mes cheveux. Tu constateras bientôt que je sors de moins en moins de cette résidence. Bref, je me fais vieux. Alors, je dois commencer à penser à l’avenir. L’avenir, c’est après… Après… Enfin, après, quoi.

     

    — Papa, tu as encore le temps !

     

    — Justement, il faut se préparer maintenant. J’ai beaucoup travaillé dans ma vie. J’ai bâti une œuvre : dix-neuf livres, deux cent vingt-cinq épisodes radiophoniques, deux films pour la télévision, un film pour le cinéma. Plus quelques broutilles à droite et à gauche. Mon œuvre. Une partie de mon patrimoine. Cela représente des années et des années de labeur ingrat. Tu le sais, puisque tu étais avec moi. Je me rappelle quand, petite fille, tu venais me regarder en train de taper sur l’ordinateur. Tu ne comprenais pas ce que je faisais. Ensuite, tu es devenue ma première lectrice, presque ma correctrice officielle. Aujourd’hui, tout cela risque de disparaître, et ce serait bien dommage. J’aurais trimé pour rien. Voilà pourquoi je t’ai demandé de venir. Quand je serai… Enfin, quand je ne serai plus là, tu devras t’occuper de mon œuvre, pour qu’elle demeure présente et disponible.

     

    — Mais papa, je suis déjà ta légataire universelle.

     

    — Oui, mais il faudra prévoir un truc spécial pour mon patrimoine artistique. J’y inclus ma collection de livres et de films. Nous irons chez un notaire pour signer un document supplémentaire. Après ma disparition, tout ce que j’ai créé dans ma vie passera sous ta responsabilité. Je t’apprendrai. Les papiers à remplir, les organismes à contacter, les cotisations à payer. Tu maintiendras mon œuvre et elle continuera à exister.

     

    — Papa, je te promets de le faire, et je l’aurais fait sans document notarial. Tu sais que j’ai toujours admiré ton talent et ton travail. Un artiste tel que toi méritait une meilleure reconnaissance. Mais à l’arrivée, tu as fait une belle carrière et j’en suis heureuse.

    (à suivre)

     


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  • La résidence

     

    Caroline avait atterri à l’aéroport et avait loué une voiture. À présent, elle roulait. Elle trouvait le paysage plutôt sympathique. Mais après un virage, les perceptions changèrent. Son cœur se mit à battre, son esprit se mit à vibrer. Cette colline, ce pré, ces arbres… Les souvenirs lui revenaient à la figure, presque comme une gifle.

     

    — Que ça remonte loin…, se surprit-elle à penser.

     

    Un autre virage. Le dernier, l’ultime. Et ce fut carrément l’émotion. En face d’elle, une grille. La grille. Celle de son enfance. Comme en ce temps-là, elle s’arrêta devant. La différence était que désormais elle conduisait elle-même et ne voyageait plus sur le siège passager. Une silhouette sortit de la guérite. Elle portait un uniforme et une casquette. Un Noir, ouvrant des yeux interrogatifs.

     

    — Qui êtes-vous ?

     

    — Voyons, vous ne me reconnaissez plus ? Je ne suis pourtant pas partie depuis si longtemps !

     

    Le vigile quitta son expression dubitative pour afficher un sourire ébahi.

     

    — Caroline ? C’est vous, mademoiselle Caroline ? Alors, vous revenez ?

     

    — Une simple visite, malheureusement. Vous n’êtes pas à la retraite ?

     

    — L’année prochaine. Quelle joie de vous revoir ! Je raconterai à ma femme et elle bondira de joie.

     

    — Oui, et vos enfants ?

     

    — Ils ont fait la même chose que vous : ils sont partis pour étudier. Ils reviennent de temps en temps.

     

    — Je m’en réjouis. Tenez, voici mon passeport. J’ai le visa en règle.

     

    — Voyons, mademoiselle ! s’exclama le vigile, profondément vexé. Vous ne pensez pas que je vais vous demander vos papiers ! Pas à vous ! Je vous connais depuis toujours ! Vous êtes ici chez vous. Vous pouvez entrer.

     

    — Merci, merci…

     

    La grille s’écarta. Caroline fit avancer le véhicule. Elle n’avait pas demandé où se trouvaient les places de stationnement, puisqu’elle le savait. Elle se gara. En mettant pied à terre, elle aperçut, juste à côté, une voiture à l’arrêt. Son cœur bondit, à nouveau. Le break. Le seul, l’unique. Couleur crème. Long, interminable, avec un coffre vaste comme une cave. Elle s’approcha pour regarder. Combien de fois avait-elle embarqué là-dedans ? Combien de fois la bagnole l’avait-elle emmenée, à l’école, aux courses, ou ailleurs ? Presque sa deuxième maison.

     

    Très émue, elle se détourna pour observer le panorama. Celui de ses jeunes années. Une pente qui descendait, fragmentée en terrasses naturelles où poussaient les géraniums et les fleurs. Et là-dessus, la résidence. Une quinzaine de villas accrochées au flanc, dispersées, de plus en plus petites à mesure qu’on approchait du bas. Le bas, elle savait qu’il était occupé par une plage. Sa plage. Celle où elle avait joué et bronzé pendant toute son enfance. Au loin, la mer. Toujours la même. Inchangée, fidèle. Il lui sembla qu’elle lui disait salut. Elle savait aussi que, sur la gauche de la plage, une passerelle enjambait un cours d’eau, marquant la limite de la résidence et donnant accès à une plage voisine. Elle soupira en se sentant enveloppée par ces souvenirs.

     

    Elle se mit en marche. Son intention était de pénétrer dans le bureau de la réception pour se présenter. Sans doute les employés avaient-ils changé. Pas le temps.

     

    — Ma chérie, ma chérie ! appela une voix.

     

    Elle tourna la tête. Celui qu’elle venait voir apparaissait sur la pente. Un homme. Chemise bleue. Cheveux blancs. Elle ne se retint plus.

     

    — Papa, papa !

     

    — Ma chérie, ma chérie !

     

    Elle se précipita en courant. Trente mètres plus loin, elle se jetait dans les bras de l’homme. Une longue embrassade, portant en elle toute une vie. Soudain, elle entendit des sanglots. L’homme avait commencé à pleurer, à grosses larmes.

     

    — Papa, papa, tu m’avais promis ! Tu avais juré au téléphone que tu ne pleurerais pas !

     

    — Je n’ai jamais tenu mes promesses, tu le sais, répondit-il d’une voix faible.

     

    Elle l’aida à se remettre. Il se ressaisit et caressa la joue de sa fille.

     

    — Caroline, ma Caroline chérie, c’est si bon de te revoir… Le voyage s’est bien passé ? Dix mille kilomètres, c’est affreux.

     

    — Oui, un peu long. Mais sans encombre. Je me suis occupée en lisant et en écrivant. Cela doit te faire plaisir : toi qui insistais tant pour que je lise.

     

    — Ah, je suis navré de n’être pas allé t’accueillir à l’aéroport. Je me sens coupable.

     

    — Il ne faut pas. J’ai loué une voiture et me voici. Mais bah, tu me reprendras dans ton vieux break et on ira faire un tour en ville, comme avant.

     

    Il lui jeta un regard quelque peu gêné, avant d’expliquer.

     

    — Ma chérie, le break ne roule plus. Le moteur est mort. Un jour, comme ça. Normal, après le travail qu’on lui a imposé. Tu te rappelles des kilomètres qu’on parcourait, toi et moi ? Alors, il a rendu l’âme. Le break est là, immobilisé. Je devrais le vendre à un ferrailleur, mais je ne parviens pas à m’y résoudre. Il représente toute ma vie avec toi. Viens, on rentre à la maison. Parce que c’est la tienne.

     

    Il la prit sous le bras et tous deux descendirent la pente. Caroline se sentait redevenir gamine : elle se mouvait dans le décor de ses jeunes années. Il ne lui manquait plus que le cartable d’écolière. À mi-pente, ils tournèrent à gauche. Puis deux marches et ils posèrent le pied sur une véranda. Celle d’un bungalow. Le bungalow. Celui de Caroline.

     

    — Ma chérie, dit le papa, bienvenue chez toi…

     

    En effet, c’était chez elle. Elle n’avait pas besoin qu’on lui fasse visiter les lieux. Elle franchit la porte et retrouva la pièce de son papa. Le lit, le bureau, la table, l’ordinateur, la télé. Sur la gauche, elle apercevait la cuisine. Elle savait que la salle de bain suivait. Elle traversa ce décor jusqu’à la porte d’en face. À ce moment, l’émotion la frappa comme une gifle. Toute l’enfance lui revint à la figure.

     

    Une chambre. La sienne. Son petit lit, des étagères, des chaises, une table. Sur l’oreiller, deux belles poupées. Sur l’étagère du haut, deux gentils nounours. Et des jouets, sagement alignés contre le mur. Rien n’avait changé, rien n’avait bougé. Il lui semblait distinguer une petite fille qui marchait dans la pièce et qui s’amusait avec les peluches. Elle-même. Bien longtemps auparavant. Elle s’efforça de refouler la nostalgie, sans succès. La main du papa se posa sur son épaule.

     

    — Tu vois, ma chérie, la chambre est restée telle quelle depuis ton départ. Je n’ai pas déplacé un seul objet. Je me contente de balayer de temps en temps. Chaque soir, je regardais, en regrettant que tu n’y sois plus. C’était terrible de ne plus sentir ta présence. Mais tu es revenue.

     

    — Oui, papa. Je suis très émue.

     

    — Moi aussi. Ah, tu te rappelles du jour où nous sommes arrivés ici ? J’ai tourné la clé dans la serrure. Tu es entrée la première. Tu n’avais que trois ans. Tu étais toute petite. Tu as regardé l’endroit, avec des yeux interrogateurs. Oui, tu te méfiais, et tu avais des raisons pour ça. Nous avions quitté la France en catastrophe. Un périple de dix mille kilomètres, complexe, en plusieurs étapes. Une fois parvenus dans ce pays, il a fallu s’y intégrer. Pendant des mois, nous avons erré un peu partout. On dormait au fond de certains hôtels miteux. Non, je suis en train de mentir : en fait, on dormait généralement dans la voiture, sur des parkings. On risquait de se faire agresser par des bandits. Quelle période épouvantable ! Tu me regardais et tes petits yeux lançaient une lueur de reproche. Comment aurais-je pu t’en vouloir ? Puis j’ai découvert cette résidence, au bord de la mer. En toute franchise, je n’ai jamais su si nous avions vraiment le droit de nous installer dans une de ces maisons. Tant pis, nous avons réussi à en louer une et nous avons tapé l’incruste. Ce que je tiens à dire, c’est que nous avons toujours payé le loyer et l’assurance, ponctuellement. La direction n’avait aucun motif pour nous expulser. Alors, nous sommes entrés et tu as parcouru la surface. Quand tu as compris que ce n’était pas un hôtel de plus, tu as esquissé un sourire. Enfin. Un grand bonheur pour moi. Oh, il ne s’agissait que d’un deux-pièces. Un logis bien exigu. Mais nous y avons vécu ensemble pendant quinze ans. Toi dans une pièce, moi dans l’autre. Finalement, on ne s’en est pas trop mal sortis, n’est-ce pas ?

     

    — Oui, papa, j’ai été heureuse. Je n’échangerais ces années contre rien au monde.

     

    — Et te voilà revenue ! Ma Caroline chérie ! Nous voici ensemble, à nouveau. Installe-toi. Je vais préparer le repas. Nous prendrons le dîner sur la véranda, comme avant.

     

    Il se dirigeait vers la cuisine, quand il se retourna.

     

    — Tiens, je n’ai pas pensé à te le demander : comment va la France ? Bah, je suppose qu’il doit toujours y avoir des grèves, des manifestations, et des gens qui râlent.

     

    — C’est à peu près ça, sourit-elle.

     

    — J’aurais mieux fait de ne pas poser la question…

     

    Il disparut dans la cuisine. Caroline s’empara d’un nounours. Son ami d’enfance. Elle le serra contre son cœur, et crut un instant redevenir petite fille.

     

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